1-208

SENAT DE BELGIQUE


SESSION ORDINAIRE 1997-1998
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COMPTE RENDU ANALYTIQUE


SEANCE PLENIERE

Matin - Jeudi 15 juillet 1998

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SOMMAIRE




RESOLUTION RELATIVE A LA CONVENTION DU CONSEIL DE L'EUROPE SUR LES DROITS DE L'HOMME ET LA BIOMEDECINE, EN CE QUI CONCERNE LA RECHERCHE SUR LES EMBRYONS IN VITRO
Discussion. (Orateurs : Mme Cantillon, rapporteuse; Mme Nelis-Van Liedekerke, M. Santkin, rapporteur; Mme Van der Wildt, M. Mahoux, Mme Delcourt-Pêtre, M. Buelens, Mme Dardenne, MM. Boutmans et Ylieff, ministre de la politique scientifique.)
Votes réservés.

RESOLUTION RELATIVE A LA CONVENTION DU CONSEIL DE L'EUROPE SUR LES DROITS DE L'HOMME ET LA BIOMEDECINE
Discussion. (Orateur : M. Buelens.)





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PRESIDENCE DE M. MAHOUX,
PREMIER VICE-PRESIDENT


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La séance est ouverte à 9 h 10 m.





PROPOSITION DE RESOLUTION RELATIVE A LA CONVENTION DU CONSEIL DE L'EUROPE SUR LES DROITS DE L'HOMME ET LA BIOMEDECINE, EN CE QUI CONCERNE LA RECHERCHE SUR LES EMBRYONS IN VITRO


Discussion


Mme Cantillon (CVP), rapporteuse (en néerlandais). - En novembre 1996, le Conseil des ministres du Conseil de l'Europe a adopté la Convention sur les droits de l'homme et la biomédecine. Cette convention repose sur le principe selon lequel l'homme doit être protégé dans le domaine de la biomédecine. L'intérêt de l'homme prime ceux de la société et de la science. La convention vise également à harmoniser les législations nationales dans ce domaine. De manière générale, elle entend protéger l'homme contre l'instrumentalisation et la commercialisation.

Entre-temps, vingt-trois pays ont signé la convention, dont dix pays membres de l'UE. Plusieurs pays membres de l'UE, dont la Belgique, n'ont pas encore signé la convention faute de consensus et en raison de l'opposition au caractère trop restrictif de la convention. La Belgique n'a pas signé non plus le protocole sur les clones.

Entre décembre 1997 et janvier 1998, la Commission du Sénat a consacré un certain nombre d'auditions à ce problème, entre autres avec le Comité consultatif de bioéthique et des représentants du monde médical. Le problème se concentrait essentiellement sur l'article 18 de la Convention relatif à la recherche scientifique sur les embryons. Les discussions ont montré que les divergences de vues n'étaient pas insurmontables sur le plan politique, de sorte que l'on est parvenu à définir les contours d'un cadre législatif.

Dans la pratique, la recherche médicale sur les embryons surnuméraires est assez fréquente et vise le plus souvent à améliorer la technique in vitro. La question est de savoir si l'on crée également des embryons qui ne sont pas destinés à être réimplantés, ce qui est contraire à l'article 18, § 2, de la convention. Au cours des auditions, il est apparu qu'il existe effectivement deux techniques de ce genre.

On a également discuté de la nécessité de ce type de recherche. Dans le monde médical également, les avis divergent sensiblement sur l'article 18. D'une part, il y a la question du statut que l'on souhaite conférer aux embryons in vitro et, d'autre part, il y a les alternatives possibles. En ce qui concerne le statut de l'embryon in vitro, d'aucuns sont d'avis que celui-ci doit être situé dans le cadre d'un projet parental, de sorte que la protection de l'embryon est toujours relative. D'autres souhaitent que l'on protège autant que possible l'embryon, en tant qu'être humain en puissance, avec sa valeur intrinsèque. Toutefois, ici aussi, la protection n'est pas absolue et doit être située dans le cadre d'un projet parental. Les tenants de la protection de l'embryon s'opposent à l'instrumentalisation de la recherche scientifique, de sorte que l'article 18 introduit une distinction justifiée.

La recherche sur les embryons est également sujet à controverse. Pour certains scientifiques, cette recherche est indispensable et l'interdiction de l'article 18 place la science dans une situation extrêmement difficile. Pour d'autres, il y a suffisamment d'autres recherches.

Bien qu'ils concèdent que l'on ne peut exclure que la recherche sur les embryons sera un jour une étape indispensable pour acquérir des connaissances dans des problèmes cliniquement importants, ils jugent la création d'embryons humains spécifiquement pour la recherche indéfendable actuellement, que ce soit sur le plan scientifique ou éthique.

La commission a constaté qu'il y a de nombreuses divergences de vues en ce qui concerne tant les principes que la nécessité pratique. Il fut néanmoins possible de les surmonter parce que le principe de la dignité de la vie humaine et le principe de la transparence de la recherche ne sont pas nécessairement inconciliables.

La commission juge indispensable d'élaborer, dans le respect du caractère pluraliste de notre société, une réglementation légale garantissant la qualité du service médical, la protection de l'embryon et le développement de la recherche scientifique médicale dans les limites acceptables pour la société.

Dans la résolution, la Commission des affaires sociales du Sénat formule les recommandations nécessaires à cet effet. De manière générale, elle demande au gouvernement de prendre toutes les mesures légales nécessaires en vue de permettre à la Belgique de ratifier dans les meilleurs délais la Convention du Conseil de l'Europe sur les droits de l'homme et la biomédecine. Ensuite, elle demande une réglementation visant à garantir que le corps humain, ses parties et produits ne soient pas sources de profit. Enfin, elle demande de prévoir une protection légale de l'embryon in vitro.

La Commission des affaires sociales demande d'élaborer immédiatement et en tout cas avant la fin de cette année, un cadre légal afin de n'autoriser une recherche sur embryons qu'à condition de respecter cumulativement un certain nombre de conditions concernant la nature et la finalité de la recherche, l'absence de méthodes alternatives de recherche et le consentement du propriétaire du matériel génétique.

Tous les projets de recherche doivent être soumis à un contrôle éthique et démocratique. Les objectifs de la recherche doivent être fixés avec précision au préalable. La reconnaissance et le suivi des projets doivent être confiés aux comités locaux d'éthique et à une Commission nationale représentative, composée de manière multidisciplinaire et pluraliste. Le Sénat demande en outre au gouvernement de veiller à ce que les questions fondamentales soulevées par les développements en biologie et en médecine fassent l'objet d'un débat public. Le Sénat demande également que le gouvernement prenne des initiatives aux niveaux national et international pour encourager et coordonner les recherches sur les causes de stérilité humaine. Le Sénat demande également de procéder à la signature de la convention le jour où sera publiée au Moniteur belge la loi intégrant les principes de la présente résolution.

Enfin, je tiens à remercier la présidente pour la convivialité avec laquelle elle a dirigé le débat. Cela nous a permis de parvenir à un consensus dans une matière particulièrement délicate. (Applaudissements.)

Mme Nelis-Van Liedekerke (VLD) (en néerlandais). - La Convention du Conseil de l'Europe sur les droits de l'homme et la biomédecine répond à la nécessité de réglementer la matière en question et de garantir la protection de l'être humain. A ce jour, le gouvernement belge n'a toujours pas signé la convention.

Dans l'optique libérale, les pouvoirs publics ne peuvent réglementer que lorsque les droits et les libertés fondamentales sont menacés. Ils ne peuvent s'opposer au développement des connaissances et aux applications des résultats de la recherche scientifique, sauf si cette recherche porte atteinte à la dignité humaine ou aux droits et libertés fondamentales. La recherche scientifique doit toujours être menée dans un but précis et acceptable.

En Belgique, la réglementation relative à la recherche biomédicale est presque inexistante. Si aucun dérapage déontologique ne semble à déplorer, il n'en reste pas moins que l'absence de normes et d'instances compétentes représente une menace pour l'avenir. Il est donc temps de réglementer.

Les applications de la biomédecine suscitent une certaine inquiétude dans la population. Le VLD a marqué son accord sur le principe d'une convention internationale offrant une certaine protection. Malheureusement, cette convention impose des limites trop strictes à la recherche sur les embryons. A l'avenir, il doit encore être possible d'effectuer de la recherche clinique. De même, on doit pouvoir créer des embryons à des fins de recherche.

Nous nous réjouissons que la résolution balise le champ de la recherche sur les embryons.

En Commission des affaires sociales, on est parvenu à concilier des points de vue divergents. La convention ne freine heureusement pas l'évolutoin de la science étant donné qu'elle est susceptible d'être revue tous les cinq ans. Il est dommage que la résolution se limite à la recherche scientifique sur les embryons in vitro. D'autres aspects de la convention auraient mérité d'y figurer.

La résolution ne constitue pas un appel à la signature inconditionnelle de la convention. Au préalable, les dispositions légales requises doivent être formulées. C'est la raison pour laquelle le groupe VLD votera cette proposition de résolution. (Applaudissements.)

M. Santkin (PS), rapporteur. - Je ne reprendrai que les points essentiels du rapport.

Entre le mois de décembre 1997 et le mois de février 1998, la Commission des affaires sociales a procédé à de nombreuses auditions. Je ne les résumerai pas ici et je renvoie au texte du rapport pour ce qui concerne leur contenu. En vertu de l'article 22, § 2, du règlement du Sénat, la commission a décidé de rédiger des recommandations qui nous permettent d'emprunter la voie européenne ouverte par la convention.

Le rapport présente dans sa première partie la convention et ses conséquences sur la législation belge. La deuxième partie s'attarde sur l'article 18 et fait l'état de la question de la procréation médicale assistée et de la recherche sur les embryons. La troisième partie recense les différents arguments pour et contre la recherche sur embryons. Enfin, la quatrième partie consiste dans l'ensemble des notes rédigées par les groupes politiques à propos de la convention et de son article 18.

La convention vise trois objectifs : l'harmonisation européenne des procédures, la protection minimale commune et l'ouverture d'un débat social permanent sur la biologie et la médecine.

Les lignes de force de la convention concernent la protection de l'être humain et de sa dignité. Ceci signifie que l'être humain ne peut être instrumentalisé et qu'il ne peut être manipulé à des fins commerciales.

En outre, les interventions sur le génome humain sont interdites.

La deuxième ligne de force concerne la protection de l'intégrité physique qui ne peut être mise en cause qu'avec le consentement de la personne. Une dernière ligne de force concerne la protection d'autres droits de libertés. Ainsi l'article 1re prévoit cette protection sous une forme ouverte et dynamique. Il sera possible de définir ces droits et libertés au fur et à mesure mais d'ores et déjà le droit à l'information du patient et celui de la protection de sa vie privée sont spécifiés.

Une règle générale est prévue pour la protection des personnes qui n'auraient pas la capacité de donner leur consentement. Dans ce cas, toute opération ne peut être effectuée que pour le bénéfice direct de cette personne. Des exceptions à ce principe sont prévues pour garantir l'accès légitime et équitable aux soins de santé, pour respecter les obligations et les normes professionnelles et en particulier la déontologie et l'éthique, et pour reconnaître une liberté de la recherche scientifique. Certains ont regretté que n'y soit pas inclus le devoir de faire de la recherche et la valeur éthique de cette recherche.

La convention donne aux Etats membres la possibilité d'introduire des restrictions lorsqu'elles sont prévues par la loi et qu'elles ont un objectif légitime. Les Etats membres peuvent, au moment de la signature ou de la ratification, formuler des réserves sur des dispositions spécifiques. Ils peuvent aussi accorder une protection plus étendue à l'égard des applications de la médecine.

Afin de tenir compte des évolutions scientifiques, conformément à la disposition de l'article 32, la convention sera réexaminée dans un délai de cinq ans.

Les réunions du comité de biothique ont été préparées en Belgique dans le cadre d'un groupe de travail interministériel où il est vite apparu qu'un consensus ne pouvait être trouvé sur certaines dispositions. En outre, comme il n'existe pas de loi qui règle la matière dans notre pays, il a été impossible de formuler une réserve au sujet de ces dispositions. Les négociateurs ont donc reçu pour instructions de ne pas intervenir dans la discussion sur ces points et de s'abstenir au moment du vote.

Dans son avis sur le texte de la convention le 7 juillet 1997, le Comité consultatif de bioéthique laisse au gouvernement trois options, celle de signer et de ratifier et celle de régler certains points par la loi avant de signer la convention.

Si la Belgique signe la convention, elle devra réaliser un important travail législatif car le fossé est très grand entre les dispositions de la convention et la loi interne.

Certains orateurs ont estimé que l'article 18, concernant la recherche sur les embryons in vitro et la constitution d'embryons humains, était un compromis. D'autres ont estimé que ces deux formes de recherche se distanciaient fort d'un point de vute éthique. Le texte de l'avis reste vague sur ce point.

La recherche sur les embryons se fait dans le cadre de neuf centres de génétique humaine organisés par arrêté royal, ou dans le cadre de centres de fécondation in vitro. Le monde médico-scientifique demande l'adoption d'urgence d'un encadrement légal pour ces derniers.

La convention ne définit pas la notion de recherche mais mentionne la recherche ayant un but thérapeutique direct, celle visant à améliorer les techniques médicales et la recherche fondamentale.

La technique in vitro est appliquée en Belgique par un grand nombre de centres mais il n'y a aucun cadre légal pour ce qui est de la recherche en matière de fécondation médicalement assistée.



M. Moens, vice-président,
remplace M. Mahoux au fautueil présidentiel


Au sein du Comité consultatif de bioéthique certains estiment qu'on ne peut éviter de créer des embryons humains aux fins de recherche si l'on veut aider les patients confrontés à des problèmes de fertilité. Pour d'autres, la constitution d'embryons humains participe d'une approche utilitariste qui ne respecte pas la vie humaine. Le monde médico-scientifique est aussi divisé.

Les débats en Commission des affaires sociales ont tenté de donner une réponse à la question de la nécessité de protéger l'embryon au stade initial de son développement. Pour certains, l'embryon in vitro doit être protégé en raison de sa potentialité immanente de donner un enfant à deux êtres humains. La création d'embryons dans le cadre de la recherche se justifie dès lors pour autant que l'on respecte un certain nombre de principes éthiques. Pour d'autres, l'embryon ne doit être protégé que s'il est créé dans le cadre d'un projet parental.

Quant à la nécessité de la recherche sur embryons, elle ne fait aucun doute dans une première conception car elle est utile au développement de la science médicale. Dans une autre conception, on dispose de suffisamment d'autres matériels de recherche pour justifier l'interdiction de créer des embryons à des fins de recherche.

Le texte qui nous est soumis est le fruit d'une longue discussion en commission et a été adapté pour tenir compte des différentes positions. (Applaudissements sur tous les bancs.)

Mme Cantillon (CVP) (en néerlandais). - Le CVP est satisfait de la résolution pour trois raisons. En premier lieu, elle ouvre la voie à la signature d'une importante convention visant à empêcher l'instrumentalisation et la marchandisation du vivant. Elle s'inscrit dans le cadre de la protection universelle des droits de l'homme et de la dignité humaine. Il était temps de remédier à cette lacune dans notre législation. En commission, on a signalé les divergences considérables entre les dispositions de la convention et la législation belge, laquelle présente de multiples lacunes dans le domaine de la protection de l'être humain. En signant cette convention, notre pays prouve sa volonté de parvenir à une harmonisation des législations et à l'exécution des dispositions relatives à la biomédecine.

En deuxième lieu, nous somme satisfaits qu'une réglementation légale sur les embryons voie enfin le jour. N'oublions pas qu'il s'agit d'êtres humains en devenir. L'absence de législation en la matière était le signe d'une profonde indifférence de notre part et d'une omission coupable. A présent, nous nous acheminons vers l'adoption d'une législation « non, sauf si », qui autorise la recherche scientifique sous certaines conditions, dont les principales sont l'existence d'embryons surnuméraires, la nécessité de la recherche pour des raisons médicales, le consentemment éclairé des parents potentiels et l'accord d'une commission fédérale pluraliste.

J'espère qu'au sein de cette commission, on pourra mener un véritable débat éthique débouchant sur l'élaboration de directives équilibrées. La plus grande prudence s'impose. On n'a pas totalement empêché la recherche scientifique sur les embryons. Tout risque de dérapage n'est donc pas écarté. En effet, si on ne définit pas avec précision ce qu'est un être humain, des patients terminaux ou des nouveaux-nés souffrant d'un lourd handicap risquent de faire l'objet d'expérimentation, sans aucune chance de survie.

Un troisième motif de satisfaction est le fait que la Commission du Sénat montre la voie à suivre en vue de l'instauration d'un dialogue constructif entre catholiques et libres penseurs. A cet égard, je déplore l'absence des Ecolos flamands. D'importantes divergences d'opinion subsistent. Est-ce à dire que la seule éthique en vigueur sera celle de la tolérance absolue ? Koen Raes est d'avis que la tolérance absolue est la dictature de la permissivité. La seule solution consiste à rechercher la vérité dans le respect mutuel. Cela signifie qu'il convient de fixer des procédures pouvant servir de références sociales. Nous devons oeuvrer en faveur du bien et de la vérité et instaurer des garde-fous. Ce débat était un premier pas timide dans ce sens. J'espère qu'un cadre légal pourra être élaboré pour d'autres problèmes éthiques. (Applaudissements.)

Mme Van der Wildt (SP) (en néerlandais). - La Belgique ne fait pas partie des pays signataires de la convention sur les droits de l'homme et la biomédecine, adoptée le 4 avril 1997.

On peut se demander si le Conseil de l'Europe est bien un forum approprié pour cette matière délicate. Dans plusieurs pays, dont la Belgique, on ne parvient même pas à un consensus sur ces matières. C'est principalement l'article 18 qui est la source de désaccords. Etant donné que la Belgique n'a guère de législation en la matière, elle ne peut pas davantage émettre des réserves. Devons-nous nous inquiéter de l'absence belge ? Oui et non. La convention contient d'importantes dispositions. Les dispositions générales relatives à la protection de la dignité humaine ainsi que des droits et libertés en ce qui concerne les applications de la biologie et de la médecine sont, également à nos yeux, très précises, mais la convention reste vague pour certaines matières, ce qui soulève des questions sur le plan de la recherche scientifique sur les embryons. Certaines interdictions sont si absolues qu'elles ne laissent guère de possibilités de développements scientifiques positifs. Par ailleurs, une révision quinquennale de la convention est possible afin d'intégrer de nouveaux développements scientifiques. Le SP souscrit à la nécessité d'une approche harmonisée des problèmes bioéthiques. Une réglementation internationale uniforme permettra d'éviter une harmonisation insuffisante des mesures de protection.

De ce fait, il y a un risque réel de voir se créer des « paradis » bioéthiques.

Le SP souhaite s'inscrire dans le mouvement européen vers une sorte d'harmonisation individualisée en cette matière aux conditions suivantes. Une première condition est de dépasser dans ces matières l'immoralité du système de la majorité simple et de la minorité. Dans une société qui accepte le pluralisme dans les questions éthiques, il est inacceptable que des points de vues éthiques différents donnent automatiquement lieu à des normes contraignantes sans qu'un large débat n'ait eu lieu à ce sujet. La résolution a littéralement mentionné cette disposition dans son commentaire.

Une deuxième condition concerne plus particulièrement la recherche scientifique. Les pouvoirs publics doivent faire preuve d'une extrême prudence lorsqu'il s'agit de s'immiscer dans la recherche scientifique fondamentale, sans que cela ne dégénère en un laissez-faire. Là où c'est possible, il faut édicter des normes d'accès strictes au lieu d'exceptions à des interdictions.

Une troisème condition est de disposer d'une législation et d'une réglementation permettant à notre pays d'émettre lors de la signature, les réserves nécessaires sur un certain nombre d'articles. En tant que membres du Parlement belge, nous déplorons qu'une matière aussi importante n'ait pas été discutée avec la Chambre et le Sénat lors des phases préparatoires.

Par la suite, nous avons appris qu'une divergence de vues au sein du gouvernement a empêché la signature. Le Comité consultatif belge de bioéthique n'a pas non plus apporté d'éclaircissement en rendant un avis très partagé. Les tensions entre la dignité de la vie humaine et la liberté de la recherche, ont été oppposés sans nuance aucune et à tort.

Encouragée par sa présidente, la Commission des affaires sociales du Sénat couvait l'invraisemblable ambition d'atteindre un consensus. La commission n'a pas été le théâtre d'une guerre de positions, mais d'un débat portant sur le contenu. De chaque mot, on a pesé le pour et le contre jusqu'à l'obtention d'un texte de résolution équilibré dont la valeur n'est assurée que s'il est pris dans son ensemble. Les utilisateurs de ce texte, à savoir le gouvernement, ne sont donc pas autorisés à sortir ne fût-ce qu'une seule phrase de son contexte.

Tout le monde est parti de l'acceptation de la réalité. Il n'y a pas eu de déni ou d'éviction de faits.

Les différentes auditions des experts ont effectivement révélé que l'on cherchait une sorte d'encadrement légal tout en évitant une trop grande intervention et trop de limites à l'égard de la recherche scientifique. Ainsi, pour de nombreux scientifiques il était hors de question d'accepter sans nuance aucune la convention et notamment l'article 18 sur la recherche et l'interdiction de la création d'embryons.

Pour le groupe SP, il est dès lors évident que la convention ne peut être signée et ratifiée par la Belgique qu'à condition que des réserves soient formulées à l'égard de l'article 18 sur la base de notre propre législation.

Deux thèmes importants étaient au centre de la discussion : la protection de l'embryon et la liberté de la recherche. Le groupe SP aborde la liberté de la recherche en partant du concept « libre examen ». Or, ce libre examen ne constitue pas de sauf-conduit pour n'importe quelle recherche. Le choix des problèmes à examiner ainsi que les méthodes d'examen et les conséquences de la recherche doivent être analysés de façon critique.

La dynamique d'une société consiste précisément à concilier l'évolution scientifique avec l'évolution des valeurs. D'aucuns qualifient ceci d'estompement de la norme. Selon moi, c'est avoir le sens des réalités en créant un cadre social permettant la recherche scientifique sous contrôle transparent et démocratique.

Face à la recherche scientifique il y a la primauté de la vie humaine et, dans ce contexte, la protection de l'embryon. La commission n'a pas, discuté du statut de l'embryon humain.

Pour nous, la personnalisation dans la phase de l'embryon est une affaire purement mentale et explicitement liée au souhait des parents concernés d'avoir des enfants. Nous souhaitons donc atténuer la protection absolue de l'embryon dans le cadre du traité des droits de l'homme et parler de haute protection.

Nous plaidons pour que l'embryon soit protégé dans le cadre d'une recherche expérimentale compte tenu de ses possibilités de développement.

Pour la plupart des membres de la commission, le mot « eugénisme » a un sens différent mais le plus souvent répréhensible. La limite n'est toutefois pas claire entre l'amélioration de la race et la lutte contre les maladies, la prévention d'un handicap et le combat contre les souffrances humaines futures. A l'avenir, les décideurs politiques seront de plus en plus confrontés avec la question de savoir à quel point il faut prévenir les handicaps congénitaux. Par mesure de précaution, la résolution s'est inspirée, pour définir l'eugénisme, des limites de la science elle-même. Elle prévoit que les actes posés à des fins eugéniques ne sont pas autorisés. Le SP aurait préféré un moratoire au lieu d'une interdiction, mais la convention prévoyait elle-même une révision ainsi qu'une évaluation dans un délai de cinq ans, l'évolution de la science pourrait peut-être rendre certaines applications possibles dans une phase ultérieure.

Le SP a également accepté que la production d'embryons dans un but de recherche soit interdite, sauf dans le cas où les embryons excédentaires ne peuvent être utilisés à une fin quelconque.

L'évaluation, le contrôle et l'enregistrement étaient les derniers points importants abordés lors de la discussion en commission. Les comités d'éthique locaux, dont la compétence est assurée, doivent en premier lieu évaluer les projets de recherche et en assurer le suivi.

Le SP estime que la création d'une commission fédérale se justifie, étant donné que cet organe de coordination peut être chargé de l'enregistrement afin d'éviter des projets qui font double emploi, d'encourager l'esprit d'ouverture en cette matière et de garantir le suivi des projets.

Le SP se réjouit que cette résolution ait vu le jour car elle constitue la preuve qu'une solution peut être trouvée pour des dossiers difficiles. Notre tâche en tant que décideurs est de définir clairement et d'orienter le cadre de société dans lequel la science pourra évoluer. Il est grand temps d'aborder, au niveau politique, le problème de l'évolution biologique de l'homme et de ne plus limiter les débats aux privilégiés disposant des informations. C'est l'homme lui-même qui constitue le plus grand expert dans ce débat et dont il faut tenir compte.

Enfin, je tiens à remercier le président de la commission pour sa persévérance qui a permis de mener à bien l'examen d'un thème aussi difficile. Je remercie également le secrétaire de la commission, M. Nijs. Pour terminer, je tiens également à remercier les membres de la commission qui ont participé activement aux débats. (Applaudissements sur plusieurs bancs.)

M. Mahoux (PS). - Je me joins aux remerciements de mes collègues adressés au rapporteur et je souligne la qualité du travail de la commission. Les débats furent longs, plus de six mois, sans interruption.

La durée de ces débats est justifiée par la difficulté d'appréhension d'une matière complexe liée à un savoir scientifique de pointe. Des auditions scientifiques ont permis de mieux situer les enjeux mais aussi de nuancer les a priori. Cette durée est aussi justifiée par la difficulté d'une question qui ne bénéficie pas d'un consensus éthique. L'effort a été considérable pour établir des règles acceptables. Dans une société pluraliste on ne peut établir de règles pertinentes hors d'un consensus. Un accord a été dégagé. Il n'est pas unanime mais il est large et j'attends avec impatience d'entendre les remarques de l'opposition démocratique.

Nous avons défendu la nécessité du progrès dans le respect des valeurs essentielles qui comprend aussi la recherche scientifique.

C'est la légitimité de la recherche et de ses moyens qui fut la question centrale. La maîtrise du destin biologique des hommes est nécessaire pour leur émancipation. La lutte contre les maladies a été le cadre de progrès considérables. Mais ce progrès de la médecine n'a pu être obtenu que par le déploiement d'un effort de connaissance considérable.

Mais ce projet d'émancipation doit aussi comporter l'égalité de chacun, que l'ont soit malade ou en bonne santé.

Cela implique le respect de la personne et de son autonomie, l'élaboration de droits des malades ainsi que l'existence d'un devoir social d'assistance.

On ne peut en exclure le devoir d'opérer des recherches pour assurer une vie digne grâce à la compréhension du monde et de la nature. On ne peut renoncer à lutter contre la maladie.

Le savoir est au coeur de la société contemporaine et ce savoir n'est pas dangereux en soi. Il n'a pas de signification morale ni de finalité. Il peut être mis au service du bien ou du mal. Il est donc nécessaire qu'il soit complété par une équipe de la recherche et de ses applications. Il ne peut faire l'objet d'une méfiance a priori mais doit être contrôlé par une éthique issue du débat social. La méfiance ne serait que l'expression d'une angoisse devant la liberté de l'homme. Ce serait donc une attitude anti-humaniste. Nous pensons qu'une société démocratique peut maîtriser la connaissance.

Certains affirment que le contrôle sur la recherche n'est pas satisfaisant en Belgique. C'est inexact. La Belgique a recours à un mode particulier et original de contrôle à travers les comités d'éthique locaux. Ceux-ci dégagent les enjeux des recherches, fournissent des informations sur les conséquences et contribuent à la réflexion. Le bien-fondé d'un projet sera dégagé après une discussion et dépendra de sa capacité à subir cette épreuve.

Le fonctionnement de ces comités engendre un climat de confiance et les modifications aux projets de recherche se font souvent de commun accord. Les aspects éthiques sont soulignés dans le respect de la diversité.

Si ces comités locaux étaient remplacés par un seul et unique comité disposant de moyens de contrainte, nous risquerions la paralysie ou l'imposition d'un point de vue éthique majoritaire. L'histoire nous montre que le progrès est souvent venu d'une contestation de l'éthique dominante. La dissection des cadavres a été longtemps sanctionnée moralement et pénalement. Elle est pourtant à la base des progrès de la médecine.

Il n'y a pas d'inventaire d'abus graves dans la recherche. Notre pays n'a pas connu de scandale éthique comme certains de nos voisins qui ont voulu régler cette question par la loi et non par l'institution d'une structure de débat permanent.

En Commission des affaires sociales, nous n'avons pas exprimé un véritable enthousiasme au sujet de la convention du Conseil de l'Europe. Cette convention rappelle les principes minimaux qui peuvent être à la base d'une réglementation mais elle appelle également une série de réserves car elle est sous-tendue par une philosophie défensive qui considère la biomédecine comme un danger pour l'homme et veut placer ses principes dans le sillage des droits de l'homme. Or, la biomédecine a pour objectif de soigner l'homme et alors que les droits de l'homme sont universalistes, elle doit tenir compte de la diversité des opinions éthiques dans notre société. Des normes obligatoires ne sont donc pas souhaitables et on ne peut que regretter que la convention consacre des positions qui ne sont pas partagées par tous.

Les droits de l'homme ont pour vocation de protéger l'individu. Ils ne s'appliquent pas à des entités à statut indécis comme le génome ou l'embryon qui nécessitent toutefois une protection particulière.

Certaines dispositions, tel que l'article 13 qui concerne la modification du génome, appellent à discussion. En commission, nous avons exprimé notre horreur pour l'eugénisme, même si des modifications du génome sont souhaitables pour lutter contre certaines maladies héréditaires.

Il y a une certaine forme d'hypocrisie à interdire la recherche tout en précisant que l'on reviendra sur cette interdiction suivant l'évolution de la science alors que cette dernière ne pourra évoluer que grâce à des recherches interdites.

Certains considèrent que la convention va trop loin, d'autres l'estiment trop timide. Des réserves ont été émises notamment par le Royaume Uni et seuls deux pays ont ratifié le texte. La France veut pour sa part procéder à une évaluation de sa législation avant de ratifier la convention. Le PS n'est pas demandeur d'une signature sans l'expression de certaines réserves.

Nous souhaitons un large débat parlementaire sur les questions bioéthiques. Ma proposition de loi concernant les examens génétiques préventifs dans le cadre des relations de travail et plus spécifiquement lors de l'embauche, n'a toujours pas abouti. J'ai également déposé une proposition de loi concernant l'information qui doit être communiquée aux consommateurs quant à la nature des produits mis en vente et le fait que ces produits comportent éventuellement des éléments génétiquement modifiés.

Certains problèmes soulevés par la convention méritent un débat plus large. La question des incapables se pose aussi dans d'autres domaines. Nous devons en tout cas nous réjouir que la ratification de cette convention suscite un large débat.

La dimension centrale de la convention est la recherche sur l'embryon. L'article 18 est préoccupant. Il concerne directement des recherches qui ont prouvé leur utilité et protège l'embryon in vitro si la recherche est autorisée. Il interdit la constitution d'embryons à des fins de recherche. Cependant, rien dans le rapport de la convention, pourtant extrêmement prolixe sur d'autres points, ne justifie cette interdiction radicale.

Il ne peut donc être question de signer la convention sans que cette question des embryons ne soit réglée au plan national. Nous avons trouvé un accord avec ceux qui accordaient une importance de principe à la signature. La résolution stipule donc que nous demandons au gouvernement de ne signer la convention que le jour de la publication au Moniteur belge de la loi exprimant les réserves sur le problème des embryons in vitro. La résolution, tout en souhaitant garantir la transparence et le pluralisme, autorise la recherche sur des embryons à certaines conditions et interdit de créer des embryons pour la recherche sauf si une autre solution n'est pas possible. La résolution consacre aussi le principe d'une échelle de valeurs en matière de recherche et fournit une définition satisfaisante du clônage qui est frappé d'un interdit de principe dès qu'il s'agit de la création d'un être humain identique à un autre.

La limitation du champ de recherche est l'aspect le moins satisfaisant du texte. L'amélioration des connaissances en matière de maladies congénitales n'y est pas inscrit. Il n'est pas question non plus des effets thératogènes de certaines substances sur l'embryon. Le champ de recherche devra faire l'objet d'une analyse approfondie, en toute ouverture, au-delà des craintes réciproques.

J'insiste sur le fait que la recherche doit échapper à toute volonté de lucre et que les organes humains ne peuvent faire l'objet d'un commerce. Ceci n'est pas suffisamment souligné dans la convention.

La proposition de résolution est le résultat d'une longue discussion où chacun a fait preuve de compréhension pour le point de vue de l'autre. Le texte est sans ambiguïté. Le travail doit cependant se poursuivre. Les règles générales doivent être concrétisées. Il est souhaitable que la discussion se poursuive au Sénat et que le gouvernement soutienne notre effort. (Applaudissements sur tous les bancs.)

Mme Delcourt-Pêtre (PSC). - Je remercie Mme Maximus pour ses efforts d'harmonisation de positions éloignées et la Commission des affaires sociales pour sa volonté d'aboutir à un consensus. Nous avons réussi un réel débat démocratique.

La Belgique ne pouvait rester en marge d'une question aussi importante que le « mouvement bioéthique ».

Elle se devait d'adhérer aux principes fondamentaux de la Convention européenne sur les Droits de l'Homme qui veut que les Etats prennent les dispositions législatives nécessaires à la protection de l'être humain, à la primauté de son intérêt sur celui de la société, à la garantie d'un accès équitable aux soins de santé et au respect des normes professionnelles.

La signature de la convention implique l'engagement de la Belgique à organiser de larges débats de société. Ceux-ci ne peuvent être confisqués par les experts.

Malgré les divergences de vues existant à propos de certains articles, la Belgique aurait pu signer la Convention avant de légiférer pour apporter des réserves sur certaines dispositions. La Commission des affaires sociales a limité ses débats à l'article 18 et dans un souci de rapprochement, nous avons marqué notre accord pour qu'une législation soit mise en place dans notre pays, en ce qui concerne la protection de l'embryon in vitro et la recherche sur les embryons humains, avant le 31 décembre 1998. D'autres débats devront intervenir, notamment à propos de la thérapie génique germinale, du traitement sous contrainte des aliénés et du prélèvement d'organes chez les mineurs.

Il n'existe encore aucune réglementation officielle concernant la procréation médicalement assistée. Nous avons dès lors mis l'accent sur la nécessité de fixer de règles claires quant à la conservation des embryons surnuméraires et leur sort. Les personnes fournissant les gamètes devraient donner leur consentement à l'utilisation qui en sera faite et recevoir une information claire sur les conséquences d'un traitement FIV. Chaque cycle FIV ne devrait donner lieu qu'à la production de la quantitié d'embryons nécessaires pour obtenir une grossesse.

Ces dispositions doivent être accompagnées d'une réglementation fixant les normes d'agrément des centres pratiquant la procréation médicalement assistée (PMA). Celle-ci ne devrait être possible qu'en cas d'infertilité ou de risque de transmission aux descendants d'une affection incurable. Nous souhaitons que la proposition de loi déposée à ce sujet par le sénateur Chantraine soit discutée en Commission des affaires sociales.

L'embryon humain relève de l'ordre humain et mérite à ce titre un haut niveau de protection. Certaines recherches peuvent être réalisées pour autant que leur but soit démocratiquement reconnu comme impérieux. Avant de les entamer, il faut réfléchir à la manière de conjuger la poursuite de la recherche scientifique avec le principe de précaution.



M. Mahoux, premier vice-président,
remplace M. Moens au fauteuil présidentiel


La recherche scientifique se veut libre mais elle présente le risque d'eugénisme. Nous avons dès lors la responsabilité de veiller à préserver l'identité d'êtres humains dont nous sommes dépositaires et de transmettre ces caractères d'unicité et d'appartenance aux générations futures. Pour le PSC, la recherche sur l'embryon n'est dès lors admissible qu'avec le consentement libre et éclairé des personnes concernées, que si elle est dépourvue du but de lucre, si elle reste subsidiaire à toute recherche pouvant s'effectuer sur d'autres matériaux cellulaires et si elle n'est envisagée que pour répondre à certains objectifs cliniques directs ou pour contribuer aux connaissances médicales en matière de procréation humaine. L'implantation d'embryons ayant fait l'objet de recherches à des fins eugéniques ou de clonage devra être interdite.

Dans le souci de ne pas refuser le débat, après avoir affirmé l'interdiction de la constitution d'embryons in vitro à des fins de recherche, nous avons accepté qu'elle puisse avoir lieu pour autant qu'il ne soit pas possible d'utiliser des embryons numéraires.

Il faut confier aux comités d'éthique locaux et à une instance nationale la responsabilité de vérifier la conformité de la recherche envisagée.

Notre démarche a été guidée par le souci de préserver la primauté de l'humain et d'ouvrir le débat avec des citoyens de notre pays soucieux d'humanisme. Nous avons la conviction d'offrir ainsi la possibilité de débats essentiels. C'est la raison pour laquelle le PSC votera cette proposition de résolution. (Applaudissements.)

M. Buelens (Vlaams Blok) (en néerlandais). - Je remercie madame Delcourt-Pêtre pour son rapport sur ma proposition de résolution.

Le texte initial a été modifié à quatorze reprises avant que la commission n'ait pu parvenir à une résolution d'inspiration soi-disant pluraliste. Les commissaires ont cru nécessaire de chercher un consensus. Dans le cadre de problèmes pareils, il faut choisir entre plusieurs valeurs et il ne s'agit pas de parvenir à des consensus ambigus ou vagues. Cela résulte de la nature même du sujet : comme dans le cas de l'avortement ou de l'euthanasie, il s'agit de la vie et de la mort. En outre, il n'existe pas de consensus sur le moment auquel la vie humaine commence. La commission a contourné ce problème en n'incluant aucune définition de concepts tels que la vie humaine ou le statut de l'embryon et en limitant les résolutions à ce qui est permis et à ce qui ne l'est pas.

Entre-temps les scientifiques ont la vie belle en Belgique. Notre pays est qualifié de paradis pour les chercheurs.

Lors des auditions et des colloques auxquels j'ai assisté, il est souvent apparu que les chercheurs craignaient, en fonction de leurs convictions philosophiques ou morales, soit la concurrence amorale, soit les conséquences de libertés extrêmes.

Ceux qui incitent à la prudence seront une fois de plus qualifiés de fondamentalistes et ceux qui ont une vision libérale seront à nouveau acclamés comme tolérants.

Le secrétaire d'Etat Moreels estime que, dans l'attente d'une réglementation, il faudrait instaurer un moratoire pour toute les expérimentations avec des embryons. Sachant que dans presque toutes les expérimentations, on peut travailler avec des cellules animales ou avec d'autres cellules humaines, un tel moratoire constitue une véritable nécessité. La recherche effectuée en respectant les précautions nécessaires, nécessite plus d'argent et de temps. Le respect pour la vie humaine embryonnaire ne vaut-il pas ce temps et cet argent ?

Je me rappelle, lors d'une des premières auditions, d'un argument en faveur de la fécondation in vitro selon lequel cette technique permettrait d'inverser la tendance à la dénatalité. Ce sont probablement les mêmes experts bornés qui défendent le droit à l'avortement dans toutes les circonstances comme moyen de contrer l'explosion démographique. On doit constater qu'aujourd'hui, l'échelle des valeurs est inversée. D'un côté, on défend bec et ongles le droit à l'avortement de foetus le plus souvent en bonne santé dans toutes les situations dites de détresse. De l'autre côté, on effectue des expérimentations onéreuses et risquées afin de créer des enfants à risque dans les circonstances les plus artificielles possibles. L'observation d'un commissaire selon laquelle une réglementation plus facile de l'adoption permettrait de répondre au désir d'enfants de nombreux couples a été rejetée car non pertinente.

Nous continuerons à défendre notre proposition de résolution afin que la Convention du Conseil de l'Europe, qui est mûrement réfléchie mais doit encore être perfectionnée, soit signée dans les meilleurs délais.

Enfin, je voudrais dire expressément aux journalistes que le Vlaams Blok est un partisan de la signature incondionnelle de la convention. Nous n'avons pas signé la résolution de la commission parce que nous doutons que la Belgique, après dix ans d'attente, soit capable tout d'un coup de bâcler un projet de loi satisfaisant en quelques mois.

Nous voterons donc notre résolution. (Applaudissements sur les bancs du Vlaams Blok.)

Mme Dardenne (Ecolo). - La résolution qui nous occupe est le résultat d'un travail sérieux et profond. Cependant, son texte me paraît insatisfaisant.

Je regrette que la commission n'ait entendu que des chercheurs ou des médecins, soit des personnes directement impliquées. J'aurais souhaité entendre des juristes, des sociologues, des philosophes ou même des psychanalystes, dont les propos auraient permis d'approfondir la réflexion. Nous sommes loin d'avoir épuisé le sujet. Nous aurons l'occasion peut-être de les entendre ultérieurement.

Le premier mérite de tout ce travail a été d'ouvrir le débat, mais il faudrait que ce débat, à partir du parlement, s'étende dans la société le plus largement possible.

Sur le fond, je prendrai position personnellement car cette question est toujours en débat à Ecolo, quoique, au Parlement européen, les Verts se soient unanimement prononcés contre la recherche sur embryon.

Le débat, qui porte sur des problèmes éthiques, ne dépend pas d'une conception plus ou moins chrétienne ou plus ou moins laïque mais doit dépendre de ce qu'une société veut assumer pour son devenir collectif en fonction de ses valeurs. Le seul critère pertinent d'évaluation de la recherche est celui des conséquences induites et des orientations qu'elle impose à la collectivité indépendemment des morales individuelles. Ce n'est donc pas aux chercheurs et aux comités éthiques qu'il incombe de donner les orientations.

C'est pour cela que j'aurais voulu qu'on diversifie les personnes entendues par la commission et que je souhaite que le Sénat porte la réflexion hors de ses murs.

Le débat est fondamental. Il met en situation des intérêts contradictoires : le respect des droits de l'homme et la protection de la dignité humaine, d'une part, et, d'autre part, les intérêts de la recherche de pointe et de la marchandisation du vivant. En effet, même si la convention précise que le corps humain et ses parties ne doivent pas être, en tant que tels, sources de profit, nous pensons que le « en tant que tels » fait question, en particulier quand il s'agit d'embryons humains.

La résolution fait l'impasse sur une question fondamentale. Est-il légitime d'accepter la recherche sur l'embryon ? La résolution la considère comme un fait acquis en vertu du principe que ce qui n'est pas interdit est autorisé. Cette recherche est pratiquée en Belgique et peut produire des embryons pour sa propre fin. La résolution, pragmatique, ne pose pas la question préalable des choix de société. Il est partout dangereux de consacrer ses efforts à réaliser le « techniquement faisable » sans se demander ce qu'il convient de faire. Les questions de principe doivent être abordées dans un vaste débat public qui dépasse le problème de la réglementation et de la recherche scientifique.

Il faut définir ce que nous attendons de la santé en termes d'équité, de dignité humaine, de protection de la vie privée et de survie de l'espèce humaine.

Quant à la recherche sur embryon, qu'il soit surnuméraire ou non, nous devons étudier ses conséquences. Elle s'inscrit dans un contexte de marchandisation du vivant lié au développement de l'économie ultralibérale. Dario Fo, Prix Nobel de littérature, imagine que nous pourrions avoir à notre naissance une copie de nous-même à laquelle nous pourrions emprunter au besoin l'un ou l'autre organe, pourvu que nous payions la firme qui a breveté le système. Ce n'est pas seulement une fiction, car un très sérieux professeur et chercheur belge a repris ce programme lors d'un débat télévisé. Il y a d'importants intérêts économiques tapis derrière cette recherche. Des intérêts que rien ne retiennent car les réserves éthiques passent pour des réflexes conservateurs et obscurantistes. Le recours à la logique du progrès me paraît court car il implique que la recherche amène toujours du progrès et que l'on ne peut l'arrêter sans briser l'élan du progrès. Le progrès n'est ni nécessaire ni continu. Il procède par sauts ou par bonds. Le progrès ne consiste pas toujours à aller plus loin dans la même direction. Il s'accompagne de changements d'orientations. Ceci ne nous amène pas à penser que le progrès n'exite pas mais qu'il doit être maîtrisé avec prudence et sans automatisme.

La deuxième conséquence est l'utilisation de telles recherches à des fins eugéniques. Sur quel critère allons-nous déterminer que tel ou tel risque qui peut être lié à la génétique ne nécessite pas une recherche et une intervention préimplantoire sur l'embryon ? Comment fixerons-nous la « ligne de nécessité » entre procréation naturelle et procréation médicalement assistée ? N'arriverons-nous pas à ce que tous les enfants porteurs d'anomalies soient encore plus qu'aujourd'hui montrés du doigt ? Verra-t-on des parents accusés de déviance au bon ordre de la société et privés de droit à la sécurité sociale ? Ceci peut ressembler à de la science-fiction mais, au vu de l'évolution de la situation dans le domaine parallèle des manipulations génétiques appliquées à l'agriculture et aux produits alimentaires, on peut craindre que l'exception ne devienne la règle.

Par ailleurs, ces recherches ne s'inscrivent-elles pas au coeur d'une problématique où l'homme et la société entendent s'assurer la maîtrise totale des processus qui les encourent, y compris ceux de la vie, et refusent ainsi la « part de l'impossible » comme élément structurant ? Le seul fait de poser ces interrogations m'amène à une position contre toute recherche sur l'embryon et donc, a fortiori, contre toute création d'embryon pour la recherche. Ce domaine doit absolument être préservé contre les estompements de la norme. Le pire serait de tomber dans la banalisation scientifique.

Le choix de ce style de recherche pose aussi un problème en termes d'équité. Comme l'a précisé un ouvrage collectif que j'ai lu récemment, la fécondation in vitro est une technologie onéreuse, entraînant des contraintes physiques et psychologiques lourdes. De ce fait, elle n'est pas susceptible d'être pratiquée en masse.

Dès lors, ou bien cette technologie est le fait de quelques privilégiés, ou bien la sécurité sociale assume les coûts, ce qui n'est politiquement pas réaliste.

Comme l'a écrit Albert Jacquard, vouloir réduire seulement de moitié la fréquence d'une maladie congénitale nécessitera plusieurs milliers d'années. Des mesures en ce sens seraient totalement irréalistes car elles ne tiendraient pas compte du fait que, pour l'immense majorité, les gènes responsables de traits défavorables ne se manifestent pas. Ce sont des propos qui doivent nous inciter à la modestie dans tous les sens du terme. (Applaudissements sur tous les bancs.)

M. Boutmans (Agalev) (en néerlandais). - Je tiens moi aussi à féliciter les rapporteurs. Mais la commission dans son ensemble et sa présidente méritent également des félicitations.

Il est important que le balisage de la recherche scientifique ne soit pas le fait des seuls scientifiques et qu'un débat de société voie le jour après quoi le législateur trancherait. Je défends le principe de la liberté de la recherche, pour autant qu'elle n'empiète pas sur d'autres intérêts. Les scientifiques eux-mêmes le savent.

Pour l'homme politique, la Convention européenne sur la bioéthique est l'occasion d'examiner sérieusement ces problèmes. La convention soulève bon nombre de questions, entre autres, concernant la recherche scientifique sur des incapables ou notre droit à identifier notre filiation. La proposition de résolution se limite à l'article 18 de la convention, sans doute parce qu'il pose problème aux scientifiques belges.

Au Parlement européen, les Verts ont fixé une limite précise : l'embryon humain, être humain en devenir, ne peut en aucun cas faire l'objet de recherches. Je comprends ce point de vue, mais ce n'est pas celui que défend Agalev.

Nous acceptons la recherche dans certaines circonstances. A défaut, toute fécondation in vitro serait impossible. Avec cette technique, il subsiste toujours des embryons surnuméraires. Dans ce domaine, il est inacceptable d'interdire la recherche sur ces embryons. En revanche, on ne peut concevoir que l'on en créé délibérement à des fins de recherche.

Sur ce point, les scientifiques sont partagés. En Europe, un consensus se dessine pour l'interdire. La science pourra bien faire sans. Si nous interdisons certaines formes des recherches, la science empruntera d'autres voies. Comment expliquer, du reste, que la stérilité augmente au même rythme que la fécondité diminue ? Certains en imputent la responsabilité à l'environnement. Mais il y a peut-être autre chose. La diminution de la fécondité est peut-être le moyen que l'environnement a trouvé pour se défendre.

Nous souhaitons admettre la recherche sur les embryons, dans certaines limites. Nous rejetons toute culture d'embryons à des fins de recherche. Je suis conscient de la précarité de ce point de vue. Mais toute limite est, par essence, précaire. (Applaudissements.)

M. Ylieff, ministre de la politique scientifique (en néerlandais). - La présente proposition de résolution est le résultat de longs débats importants en commission du Sénat. Au nom du gouvernement, je me réjouis de cette résolution en raison de sa haute qualité et de son équilibre subtil. Le Sénat a ainsi rempli une de ses tâches essentielles, à savoir la réflexion sur les grands problèmes de société à la lumière des questions éthiques. Je souligne l'ouverture d'esprit ainsi que le respect des valeurs et normes existantes dans notre société pluraliste, dont témoignent tous les intervenants au débat.



(Poursuivant en français.)

Votre résolution fait apparaître clairement que dans notre société s'affirme de plus en plus une volonté profonde de respect et de compréhension des points de vues divergents mais dont le trait commun est la sincérité dans leur défense et la disponibilité dans la recherche de compromis acceptables. Elle montre que les questions fondamentales dans le domaine bioéthique peuvent recevoir une réponse acceptable par la majorité. Je prends note de l'attitude prudente mais positive de votre commission concernant la recherche sur les embryons.

Cette résolution est pour le gouvernement un encouragement à traiter les nombreux problèmes éthiques de façon pondérée et dynamique. (Applaudissements sur tous les bancs.)

M. Boutmans (Agalev) (en néerlandais). - J'aimerais obtenir quelques informations sur la manière dont cette résolution sera votée.

M. le Président. - Nous nous prononcerons demain sur la procédure de vote sauf si d'autres propositions sont formulées.

M. Boutmans (Agalev) (en néerlandais). - Etant donné que certains ne peuvent pas approuver totalement certains éléments, j'estime qu'un vote par paragraphe s'indique.

Mme Cantillon (CVP), rapporteuse (en néerlandais). - Ainsi que Mme Van der Wildt l'a souligné, cette résolution est le résultat de nombreux arbitrages. De plus, nous avons lancé un appel au gouvernement pour qu'il examine cette résolution dans son ensemble.

M. Jonckheer (Ecolo). - Les membres du Sénat qui n'ont pas participé à la discussion en commission doivent avoir la possibilité de se prononcer en séance plénière. S'agissant de surcroît d'une résolution du Sénat, je ne vois pas comment empêcher certains sénateurs de s'exprimer. Il faudrait trouver une formule souple permettant à chacun de faire connaître son point de vue.

M. Coveliers (VLD) (en néerlandais). - Les activités de notre commission doivent être situées dans le cadre de la réflexion. On a réussi à intégrer dans un ensemble cohérent des points de vue initialement divergents. Le VLD s'est basé sur cette cohérence. Tout sénateur a évidemment le droit de déposer des amendements. Si Agalev et Ecolo ne pouvaient pas approuver certains paragraphes, ils auraient pu déposer des amendements. A nos yeux, la résolution reste un tout.

Mme Delcourt-Pêtre (PSC). - Le travail en commission a abouti à un certain nombre de recommandations sur la recherche en matière de fécondation in vitro.

La proposition de résolution ayant toutefois un caractère plus général et équilibré, je souhaite qu'on ne scinde pas le vote.

M. le Président. - Le droit de chacun doit être respecté. Toutes les procédures sont possibles. Des amendements peuvent toujours être déposés jusqu'au vote. S'agissant néanmoins d'une proposition de résolution faite globalement, il faudrait essayer de rester cohérents et d'en respecter l'esprit.

M. Boutmans (Agalev) (en néerlandais). - J'ai déposé avec Mme Dardenne un amendement visant à supprimer la disposition concernant l'autorisation de la création d'embryons. Nous sommes partisans d'une interdiction absolue de la création d'embryons.

- La discussion est close.

- Les votes sont réservés.





PROPOSITION DE RESOLUTION RELATIVE A LA CONVENTION DU CONSEIL DE L'EUROPE SUR LES DROITS DE L'HOMME ET LA BIOMEDECINE


Discussion


M. Buelens (Vlaams Blok) (en néerlandais). - Le titre de la présente résolution diffère de celui de la résolution précédente, mais porte sur le même objet. La différence avec la résolution précédente réside dans le fait que nous demandons la signature inconditionnelle de la convention.

Nous craignons que l'application de la résolution précédente ne soit reportée sine die. C'est pourquoi nous maintenons notre proposition de résolution.

- La discussion est close.

- Le vote sur la résolution aura lieu ultérieurement.

- La séance est levée à 12 h 20 m.





EXCUSES



M. Foret, pour devoirs professionnels et M. Weyts, pour raison de santé, demandent d'excuser leur absence à la séance de ce matin.





Le Compte rendu analytique est un résum des débats


Le compte rendu in extenso est publié aux Annales parlementaires